RENAUDE
“J’ai fait les courses au casino.
Après la mer c’était la terre,
Je me suis retrouvé entre deux enfants piailliant dans une langue inconnue mais familière,
On m’a regardé comme un étranger, ça n’avait rien de malveillant.
On m’a montré des coqs de beauté, et des panthère de diamants,
Des bm rutilantes, une guitare à quatre cordes,
Et un gros fusil à pompe.
Je suis payo, et eux gitans,
Des renards à la renaude.”
Dans les années 90 Gilles Favier dresse un portrait des quartiers nord de Marseille. Il s’attarde à la Renaude, quartier gitan du treizième arrondissement.
En 2018 je débarque à Marseille avec l’intention d’y réaliser un travail documentaire.
Je suis rentré dans cette citadelle avec ma chambre et mon laboratoire portable. Pendant plusieurs mois, j’ai fait poser les habitants, essayant tant bien que mal de recréer les tableaux qui se formaient sur ma rétine et qui me frappaient en plein cœur. La douceur du câlin de l’adolescent et sa mère, le regard du fou en communion avec les cieux, l’ancêtre et sa peau de parchemin.
J’utilise des temps de pose très long. Comme si toutes ces secondes accumulées sur le papier cristallisaient les personnages que je rencontre. Comme la texture de la peinture à l’huile chez les hollandais d’un autre siècle, les grains d’argent ne rendent pas compte du modèle à un instant T, mais le transforme en une icône intemporelle.
Je développe mes photos sur place, c’est ce que j’ai toujours fait. Mes modèles en ont une copie dans l’heure. En échange on m’offre du café, un sandwich. On me fait confiance.
Puis est venu la pandémie. Le lien s’est tari. Je me suis enfermé au sous sol, éclairé par la lumière rouge. J’avais promis de faire une exposition au centre social du quartier. Pendant des mois j’ai tiré ces portraits en immense. Je nous rêvais au Louvre et j’aurais voulu des cadres dorés. J’avais peur des retrouvailles avec mes modèles, je les savais exigeants. Qu’allaient-ils penser de leur visage tiré en un mètre par quatre-vingts ?
Le 18 décembre 2021, c’est le jour du vernissage. Abruti de travail je ne pense plus à rien. Tout est prêt, les habitants arrivent peu à peu, en petit groupe. Les modèles de mes photos se sentent fiers d’eux, mis en valeur. Je suis soulagé.