BEAUBOURG

Depuis 2012, Hans Zeeldieb développe un travail photographique in situ devant le Centre Georges Pompidou (Beaubourg).

À l’aide d’un appareil photographique du XIXᵉ siècle, il réalise des portraits de passants qu’il développe immédiatement sur place, transformant l’acte photographique en une expérience à la fois partagée et performative. Ce dispositif artisanal, volontairement visible, s’inscrit dans une démarche de transmission et de diffusion des savoir-faire argentiques.

En développant les images en direct, Hans Zeeldieb invite le public à comprendre les gestes, le temps et la matérialité de la photographie, à rebours de l’immédiateté numérique.

Par l’accumulation de ces portraits réalisés au fil des années, son travail constitue une archive sensible du lieu, faite de rencontres, de regards et de présences éphémères. Chaque image devient à la fois une trace individuelle et un fragment de mémoire collective, inscrivant Beaubourg comme un espace vivant, traversé par des temporalités multiples.

Depuis 2012, je travaille sur la place de Beaubourg.
Tous les étés, au même endroit, aux mêmes heures. Les gens savent où me trouver.

Pourquoi me suis-je installé ici, et pas à Montmartre, où il y a plus de touristes et plus d’argent ?
Justement parce que je n’avais pas envie de faire uniquement de la photo de touristes.

Beaubourg se situe entre le Marais et les Halles. C’est un nœud majeur de circulation : RER A, B, C, D. Un point de ralliement pour les touristes, les Parisiens, les banlieusards.
Environ un tiers de ma clientèle est originaire d’Île-de-France. Ici, on ne fait pas que passer : on se croise, on attend, on revient.

Historiquement, Beaubourg a toujours été un lieu de zone. Passée l’utopie de la piazza imaginée par Renzo Piano comme espace d’expression artistique et politique de la cité, le lieu s’est peu à peu lissé, aseptisé — à l’image de Paris en général.

Le changement le plus flagrant est apparu juste après les attentats du Bataclan. La mairie en a profité pour expulser les 150 personnes qui campaient derrière le musée, à l’abri de la pluie sous le bâtiment.

Treize ans de portraits.
Treize ans d’archives vivantes du lieu et de la place.

J’en ai vu certains grandir, naître ; d’autres mourir, sombrer, dépérir. Quelques derniers Mohicans s’accrochent encore à la place. Quelques artistes de rue qui ne sont pas devenus livreurs Uber, malgré le Covid qui les a frappés de plein fouet.

Aujourd’hui, Beaubourg est fermé et doit rouvrir en 2030. Plus de BPI ouverte jusqu’à 22h pour aller sur Internet ou se protéger du froid.
Au-delà de la fermeture d’un lieu culturel, c’est tout un travail social qui est mis en pause : celui d’une bibliothèque qui accueillait tout le monde, inconditionnellement, sans discrimination — y compris les personnes non vaccinées pendant le Covid.

Ces images sont treize années d’archives humaines et vivantes.
Elles tentent de refléter ce qu’est — et ce qu’a été — ce quartier du centre de Paris.

Christelle et son compagnon - 2012 - 2013

Un matin de printemps bruineux, j’attendais des clients.

La place était vide et je doutais sérieusement de photographier qui que ce soit ce jour-là.
Au loin, j’ai aperçu une silhouette en perfecto traversant la place d’un pas vif et nerveux. La vision m’a happé. Je l’ai hélé d’un “Oï !”.


Christelle était en retard pour une audience au tribunal, mais a accepté de prendre le temps de poser.
Nous avons parlé quelques minutes. Je ne me souviens plus de la raison de son jugement — quelque chose de mineur, sans importance, mais ça la mettait en stress, elle bougeait dans tout les sens et parlait vite fort.
Elle tenait un livre à la main. En guise de marque-page, elle utilisait une photographie en noir et blanc, cornée, usée par le temps.
Elle me l’a montrée : c’était le portrait de son amoureux, que j’avais fait une année plus tôt.


Elle est repartie comme elle était venue, comme une bourrasque, préssée, sans attendre que je développe sa photo.
Quelques années plus tard, j’ai recroisé son compagnon sur la Canebière, à Marseille. Il était sans nouvelles d’elle depuis longtemps.

Bhrams - 2012

Brhams lors de son anniversaire en aout 2025

Voici plusieurs portraits Brahim aka Brahms — comme le compositeur.
Je le connais depuis mes tout débuts à Beaubourg.

Narquoises, acides, souvent drôles, ses paroles visent juste.
À notre rencontre, la relation fut conflictuelle. Il zonait en face de l’endroit où je travaillais. Ou plutôt je m’étais installé en face de l’endrois ou il zonait.

La plupart du temps ivre, il haranguait violemment les passants. J’étais aussi sa cible. À l’époque, je ne savais pas encore comment gérer ce genre d’interactions inhérentes au travail de rue.

Il s’invitait parfois dans mes images, surgissant à l’arrière-plan au dernier moment pour faire des grimaces. Aujourd’hui, ça me fait sourire, mais sur le moment j’étais exasperé par ce clochard qui faisait fuir les touristes en insultant leur mère (en plusieurs langues s’il vous plait). Un jour, il lança une bouteille de vin (vide) sur l’un de mes clients. Il avait gagné, j’ai demmenagé à l’autre bout de la place.

On est restés là. Treize ans au même endroit.
Je ne parlerais pas d’amitié, mais d’un lien né du fait d’avoir traversé ensemble le temps et les transformations du lieu.

Je l’ai photographié au fil des années. Un jour, il m’a demandé d’envoyer son portrait à sa fille, qu’il n’avait pas vue depuis longtemps. Il se souvenait de son numéro par cœur. Puis il a oublié ce geste — un blackout.
Il n’en reste pas moins une forme de confiance.

L’été dernier, pour son anniversaire, il m’a fait une remarque à la fois juste et violente.
Selon lui, je photographie les gens pour les posséder. Pour les garder. Les ranger dans des boîtes. Comme un collectionneur maladif. Il disait cela avec son acidité habituelle, me faisant passer — gentiment — pour un psychopathe. Par ces boutades il relevait avec une justesse rare le caractère obsessif et méthodique de ma démarche.

J’ai trouvé cette lecture troublante, mais précise.
Elle interroge frontalement la raison pour laquelle je fais ces images.

Giuseppe - L’homme au pigeons - 2016

Giuseppe était l’une des figures centrales de Beaubourg. Il nourrissait les pigeons de manière compulsive et industrieuse. Cette pratique avait commencé à l’époque où il vivait encore dans un appartement du Marais. Il venait alors d’être licencié de la banque dans laquelle il travaillait.

Ses voisins, excédés par sa manie de nourrir les pigeons, avaient fini par obtenir son expulsion. Giuseppe s’était alors installé dans un petit van Mercedes, garé dans le quartier.

Chaque jour, lorsqu’il arrivait sur la place, muni de deux caddies remplis de pain rassis, les pigeons s’agitaient en le reconnaissant. S’ensuivait une scène digne d’un film : plusieurs milliers d’oiseaux se rassemblaient autour de lui pour un immense festin, pendant qu’il distribuait méthodiquement leur pitance.

Il recueillait également les pigeons malades et les soignait dans son van.

Ce n’était pas un homme « sympathique ». Je l’ai vu crier de façon complètement disproportionnée sur des enfants qui s’amusaient à effrayer ses pigeons. Figure emblématique du lieu, il a attiré l’attention de nombreux documentaristes ; plusieurs films lui ont été consacrés.

Un jour, un client américain m’a parlé de Giuseppe. Le type était photographe. Il a deboutonner sa chemise pour me montrer un tatouage sur le torse : une image de Giuseppe entouré de ses pigeons.

Lorsque j’ai raconté cette anecdote à Giuseppe — qui venait me saluer chaque jour — il a poussé un long soupir, à la fois las et résigné, puis il est allé nourrir ses pigeons

Gregoire - peintre -2025

Sandro, clown - 2013

William - Joaillier - 2025

Codrut aka Balenciaga - Danseur de rue - et son epouse - 2025