0
Passer au contenu
HOME
2MISSISSIPPI
TRAVERSÉES
BEAUBOURG
RENAUDE
MEDIAS
CONTACT
HANS ZEELDIEB
HOME
2MISSISSIPPI
TRAVERSÉES
BEAUBOURG
RENAUDE
MEDIAS
CONTACT
HANS ZEELDIEB
HOME
Dossier : WORKS
Retour
2MISSISSIPPI
TRAVERSÉES
BEAUBOURG
RENAUDE
MEDIAS
CONTACT
  • 2 MISSISSIPPI

Depuis 2012, je travaille sur la place de Beaubourg.
Tous les étés, au même endroit, aux mêmes heures. Les gens savent où me trouver.

Pourquoi me suis-je installé ici, et pas à Montmartre, où il y a plus de touristes et plus d’argent ?
Justement parce que je n’avais pas envie de faire uniquement de la photo de touristes.

Beaubourg se situe entre le Marais et les Halles. C’est un nœud majeur de circulation : RER A, B, C, D. Un point de ralliement pour les touristes, les Parisiens, les banlieusards.
Environ un tiers de ma clientèle est originaire d’Île-de-France. Ici, on ne fait pas que passer : on se croise, on attend, on revient.

Historiquement, Beaubourg a toujours été un lieu de zone. Passée l’utopie de la piazza imaginée par Renzo Piano comme espace d’expression artistique et politique de la cité, le lieu s’est peu à peu lissé, aseptisé — à l’image de Paris en général.

Le changement le plus flagrant est apparu juste après les attentats du Bataclan. La mairie en a profité pour expulser les 150 personnes qui campaient derrière le musée, à l’abri de la pluie sous le bâtiment.

Treize ans de portraits.
Treize ans d’archives vivantes du lieu et de la place.

J’en ai vu certains grandir, naître ; d’autres mourir, sombrer, dépérir. Quelques derniers Mohicans s’accrochent encore à la place. Quelques artistes de rue qui ne sont pas devenus livreurs Uber, malgré le Covid qui les a frappés de plein fouet.

Aujourd’hui, Beaubourg est fermé et doit rouvrir en 2030. Plus de BPI ouverte jusqu’à 22h pour aller sur Internet ou se protéger du froid.
Au-delà de la fermeture d’un lieu culturel, c’est tout un travail social qui est mis en pause : celui d’une bibliothèque qui accueillait tout le monde, inconditionnellement, sans discrimination — y compris les personnes non vaccinées pendant le Covid.

Ces images sont treize années d’archives humaines et vivantes.
Elles tentent de refléter ce qu’est — et ce qu’a été — ce quartier du centre de Paris.

Christelle et son compagnon - 2012 -2013

Un matin de printemps bruineux, j’attendais des clients.

La place était vide et je doutais sérieusement de photographier qui que ce soit ce jour-là.
Au loin, j’ai aperçu une silhouette en perfecto traversant la place d’un pas vif et nerveux. La vision m’a happé. Je l’ai hélée.


J’ai rencontré Christelle. Elle était en retard pour une audience au tribunal, mais a accepté de prendre le temps de poser.
Nous avons parlé quelques secondes. Je ne me souviens plus de la raison de son jugement — quelque chose de mineur, sans importance.
Elle tenait un livre à la main. En guise de marque-page, elle utilisait une photographie en noir et blanc, cornée, usée par le temps.
Elle me l’a montrée : c’était le portrait de son amoureux, que j’avais réalisé quelques années plus tôt.


Christelle est repartie comme elle était venue, comme une bourrasque, sans attendre que je développe sa photo.
Quelques années plus tard, j’ai recroisé son compagnon sur la Canebière, à Marseille. Il était sans nouvelles d’elle depuis longtemps.

Brhams - 2012

Brhams lors de son anniversaire en aout 2025

Voici plusieurs portraits de Brahms — comme le compositeur.
Son vrai nom est Brahim. Je le connais depuis mes tout débuts à Beaubourg.

Narquoises, acides, souvent drôles, ses paroles visaient juste.
À notre rencontre, la relation fut conflictuelle. Il zonait en face de l’endroit où je travaillais. La plupart du temps ivre, il haranguait violemment les passants. J’étais aussi sa cible. À l’époque, je ne savais pas encore comment tenir ma place dans la rue.

Il s’invitait parfois dans mes images, surgissant à l’arrière-plan au dernier moment pour faire des grimaces. Aujourd’hui, cela me fait sourire, mais sur le moment la tension pouvait être réelle — jusqu’au jour où il lança une bouteille de vin sur l’un de mes clients.

Et pourtant, nous sommes restés là. Treize ans au même endroit.
Je ne parlerais pas d’amitié, mais d’un lien né du fait d’avoir traversé ensemble le temps et les transformations du lieu.

Je l’ai photographié au fil des années. Un jour, il m’a demandé d’envoyer son portrait à sa fille, qu’il n’avait pas vue depuis longtemps. Il se souvenait de son numéro par cœur. Puis il a oublié ce geste — un blackout.
Il n’en reste pas moins une forme de confiance.

L’été dernier, pour son anniversaire, il m’a fait une remarque à la fois juste et violente.
Selon lui, je photographie les gens pour les posséder. Pour les garder. Les collectionner. Les ranger dans des boîtes. Il disait cela avec son acidité habituelle, me faisant passer — gentiment — pour un psychopathe.

J’ai trouvé cette lecture troublante, mais précise.
Elle interroge frontalement la raison pour laquelle je fais ces images.

Gregoire - Peintre - 2025

Giuseppe, l’homme aux pigeons - 2016

Giuseppe était l’une des figures centrales de Beaubourg. Il nourrissait les pigeons de manière compulsive et industrieuse. Cette pratique avait commencé à l’époque où il vivait encore dans un appartement du Marais. Il venait alors d’être licencié de la banque dans laquelle il travaillait.

Ses voisins, excédés par sa manie de nourrir les pigeons, avaient fini par obtenir son expulsion. Giuseppe s’était alors installé dans un petit van Mercedes, garé dans le quartier.

Chaque jour, lorsqu’il arrivait sur la place, muni de deux caddies remplis de pain rassis, les pigeons s’agitaient en le reconnaissant. S’ensuivait une scène digne d’un film : plusieurs milliers d’oiseaux se rassemblaient autour de lui pour un immense festin, pendant qu’il distribuait méthodiquement leur pitance.

Il recueillait également les pigeons malades et les soignait dans son van.

Ce n’était pas un homme « sympathique ». Je l’ai vu crier de façon complètement disproportionnée sur des enfants qui s’amusaient à effrayer ses pigeons. Figure emblématique du lieu, il a attiré l’attention de nombreux documentaristes ; plusieurs films lui ont été consacrés.

Un jour, un client américain m’a parlé de Giuseppe. Le type était photographe. Il a soulevé son tee-shirt pour me montrer un tatouage sur le torse : une image de Giuseppe entouré de ses pigeons.

Lorsque j’ai raconté cette anecdote à Giuseppe — qui venait me saluer chaque jour — il a poussé un long soupir, à la fois las et résigné, puis il est allé nourrir ses pigeons

Codrut, dit Balienciaga, et son épouse - Danseur de rue - 2025